24 janvier 2016

Un enseignement accéléré

Extrait des « Contes et récits des Arts Martiaux de Chine et du Japon » aux éditions Albin Michel :

Fils d’un célèbre Maître de sabre, Matajuro Yagyu fut renié par son père qui estimait que le travail de son fils était trop médiocre pour espérer en faire un maître.

Matajuro, qui avait décidé, malgré tout, de devenir un Maître de sabre, partit vers le mont Futara pour y rencontrer le fameux maître Banzo. Mais Banzo confirma le jugement du père : « Tu ne peux pas remplir les conditions. »

– « Mais si je travaille très dur, combien d’années cela me prendra-t-il pour devenir un maître ? » insista le jeune homme.

– « Le reste de ta vie », répondit Banzo.

– « Je ne peux pas attendre si longtemps. Je suis prêt à endurer n’importe quoi pour suivre votre enseignement. Si je deviens votre serviteur dévoué, combien de temps cela peut-il prendre ? »

– « Oh, peut-être dix ans. »

– « Mais, vous savez, mon père se fait vieux, et il me faudra bientôt prendre soin de lui. Si je travaille plus intensivement, il faut compter combien d’années ? »

– « Oh, peut-être trente ans. »

– « Mais, qu’est-ce que ça veut dire ?! D’abord dix, maintenant trentre. Croyez-moi, je suis pourtant prêt à supporter n’importe quoi pour maîtriser cet art dans le temps le plus court ! »

– « Bien, dans ce cas, vous aurez à rester soixante-dix ans avec moi. Un homme aussi pressé que vous d’obtenir des résultats n’apprend guère rapidement », expliqua Banzo.

– « Très bien », déclara Matajuro, comprenant enfin qu’il était blâmé par son impatience, « j’accepte d’être votre serviteur. »

Il fut alors demandé à Matajuro de ne plus parler d’escrime, ni de toucher à un sabre. Il servit le Maître, lui prépara ses repas, lui fit son ménage, s’occupa du jardin, tout cela sans un mot au sujet de l’art du sabre. Il n’était même pas autorisé à regarder les autres élèves s’entraîner.

Trois années passèrent, Matajuro travaillait toujours et il pensait souvent à son triste sort, lui qui n’avait pas encore la possibilité d’étudier l’art auquel il avait décidé de consacrer sa vie. Or, un jour, pendant qu’il faisait le ménage, tout en ruminant ses tristes pensées, Banzo se glissa derrière lui en silence et lui donna un terrible coup de boken (sabre de bois). Le jour suivant, alors que Matajuro préparait du riz, le Maître l’attaqua encore d’une façon tout à fait inattendue. À compter de ce jour, Matajuro dut se défendre jour et nuit contre les attaques surprises de Banzo.

À chaque instant, il devait être sur ses gardes, pleinement éveillé, pour ne pas tâter du sabre du Maître. Il apprit si rapidement que sa concentration, sa rapidité et une sorte de sixième sens lui permirent très tôt d’éviter les attaques de Banzo. Un jour, peut-être moins de dix ans après son arrivée, le Maître lui annonça qu’il n’avait plus rien à lui apprendre.

Un enseignement accéléré, ça n’existe pas.

J’ai pu confier cette histoire à un élève de dessin, me demandant combien de temps il fallait pour apprendre à dessiner. Une question récurrente… Je fus agréablement surpris de voir l’effet qu’eut ce conte sur cet élève. Je crois bien que cela a été plus efficace que tous les conseils que j’aurai pu lui donner. Là est la force des récits initiatiques.

La notion de combien de temps pour apprendre une discipline est souvent une question non pertinente si l’on veut commencer à progresser. Il en faudra de toute manière toujours plus que ce que l’on aura planifié. Cette évaluation du temps peut même devenir un prétexte à commencer ou non une activité. Au lieu de se référer à un critère oh combien plus important et souvent oublié : faire ce que l’on aime faire.

Il n’y a pas d’arrivée, simplement des chemins. Autant qu’ils soient les plus agréables possible au quotidien.

Le « combien de temps pour » peut être nécessaire pour évaluer et planifier un entrainement ou un projet précis. Mais surtout pas pour exiger d’acquérir une compétence.

On peut parfois rétorquer qu’on ne dispose pas du temps nécessaire… La vraie question est : les activités auxquelles je consacre mon temps sont-elles pleinement choisies et me sont-elles bénéfiques ?

Il peut aussi y avoir un manque de concordance entre notre exigence de résultat et l’investissement nécessaire… Une des clés pour progresser, surtout lorsqu’on débute, c’est d’oublier « le temps nécessaire pour ». Se détendre et se focaliser sur le plaisir d’apprendre. On progresse bien plus ainsi.

De toute manière, quoique l’on fasse, il faudra toujours au moins 10 ans pour commencer à maîtriser un Art. J’ai bien dis « maîtriser » et j’ai bien dit « commencer à ». Autant en trois ans, on peux commencer à bien se débrouiller, autant il faudra toujours laisser le temps aux compétences de s’installer durablement. Mais, encore faut-il que ces années ne soient d’éternels recommencements mais pratiquées avec régularité et présence. Pas de place à l’habitude. :)

Ne pas penser en terme de temps, ni à l’objectif à atteindre. Il n’y a pas d’objectif à atteindre, il n’y a que la vie. Tout autour de soi et en soi. Autant la savourer pleinement !

Un commentaire sur “Un enseignement accéléré

Marie-Christine Lemoine
29 janvier 2016 chez 8 h 08 min

Merci Max pour ce joli conte.
Tout à fait d’accord, le chemin et l’intention sont les plus importants.
Ne pas être trop pressé et savourer chaque instant.
A très bientôt……………..

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